Au fil des itinéraires Chapitre 3° : Le dépaysement
Les quelques jours qui suivirent l’installation de Toufik dans le pays ne changèrent guère ses premières impressions. Son humeur demeura exécrable. Il était bien loin d’être content de son sort. La qualité de la vie était médiocre. Les gens du centre du village n’avaient droit qu’à quatre heures d’électricité par jour et les coupures d’eau potable étaient fréquentes. Le moral des employés qui travaillaient sur le terrain était aussi mauvais que le sien et cela l’aida un peu à mieux supporter son sort… Ils se sentaient comme des exilés ou des laissés pour compte parce que la plupart d’entre eux était originaire du nord du pays où les conditions de vie étaient nettement meilleures. Ils étaient une vingtaine d’employés, maîtres et contremaîtres compris. La majorité de ces derniers était originaire de Darmin ou de ses environs. Ils parlaient le plus souvent le dialecte local. Ils comprenaient mal comment leurs collègues du Nord pouvaient passer leur temps à se plaindre de leur sort. Mais malgré cela le travail allait tant bien que mal. Toufik perdit toute motivation. Son sens de responsabilité était émoussé. Ses tâches devinrent un insupportable fardeau pour lui. Il vivait une condition intenable. Il se prit à la détester. Il souhaitait à tout prix la changer par une autre. Même s’il devait finir plus tard par la détester à son tour.
Les habitants de Darmin étaient méfiants envers les étrangers. Ils étaient sociables et hospitaliers certes, mais seulement dans certaines mesures. Ils gardaient toujours certaines distances dans leurs rapports. Toutefois, leurs comportements restaient, à la limite, corrects.
Comme un exilé Toufik comptait les jours qui s’écoulaient trop lentement à son goût ! La nuit il rêvait de l’instant où il obtiendrait son congé. Il faisait des projets pour profiter au maximum de chaque moment de ce temps précieux.
La grande mosquée occupait le centre du village. Tout autour il y avait la construction qui abritait les bureaux de la Kiada[1], la gendarmerie, une rangée de boutiques et un café. Il n’y avait qu’une grande rue qu’empruntaient à tout moment du jour quelques voitures et les traditionnels moyens de transport. Cette rue était le cœur de Darmin. C’était là où se fixaient les rendez-vous importants, se contractaient les différents contrats et transactions entre les paysans… Pour Toufik ce lieu était incontournable. La récente construction du grand souk hebdomadaire offrit à cette rue une valeur ajoutée. Cette rue était très importante pour le douar et ses environs, surtout le jeudi, jour de souk.
Toufik se fit quelques camarades. Il allait au café en leur compagnie pour se divertir un peu. Il sentait qu’ils étaient tout le temps épiés par les gens du pays. Ils les suivaient des yeux chaque fois qu’ils passaient devant eux. Leurs gestes, leurs pas, leurs regards… Tout était épié, compté et commenté avec détails. Ils avaient par conséquent très peu de liberté. Mais cela était sans importance car à quoi leur aurait-elle servi cette liberté ? Il n’y avait pas moyen de casser la monotonie de leur quotidien. La résistance de Toufik faiblit au fil des jours. Il devint stressé et irascible. Mais la vie continua de s’écouler, lente, monotone et ennuyeuse à mourir. Aucun événement intéressant ne vint sortir ce douar de son silence et ses habitants de leur apathie.
Le temps qui s’écoulait avec une lenteur exaspérante devint son implacable ennemi. Il négligea de bien se nourrir. Sa condition morale et physique se dégrada progressivement. Il ne dormait pas bien. Il se mit à s’emporter à la moindre contrariété. Tout finit par lui devenir insupportable. Face à cette crise il entreprit des démarches auprès de l’administration de son Office pour demander une nouvelle affectation. Il falsifia des certificats médicaux pour convaincre ses supérieurs de la dégradation de sa santé qui ne supportait pas le climat sec et poussiéreux de la région. La direction promit d’étudier son dossier mais cela ne le rassura pas pour autant. Il vécut plusieurs semaines dans le doute et l’appréhension. La cigarette qu’il fumait au début pour s’amuser un peu devint très vite une substance dont il ne pouvait se passer. Il en est arrivé à fumer deux paquets par jour. Impuissant devant tant de pressions il se mit à se droguer avec ses collègues. Le haschich était une denrée facile à trouver et en n’importe quelle quantité.
Ses collègues qui prirent leurs distances depuis qu’il était devenu coléreux et intraitable l’invitèrent à se joindre à eux dans leurs rencontres nocturnes. Ils passaient de longues heures à fumer des joints et à jouer aux cartes. Ils ne se séparaient qu’à une heure tardive de la nuit.
Le matin Toufik se réveillait avec beaucoup de peines. Quitter son lit était une torture quotidienne. Rien qu’à la pensée de retourner travailler il éprouvait un immense malhaise et une forte envie de tomber gravement malade pour avoir une raison de s’absenter…
C’est au bord du désespoir qu’il reçut sa nouvelle mutation à la ville de Bakoura. Mais, cette heureuse nouvelle qui devait mettre fin à ses tourments le laissa comme froid et indifférent. On dirait que son corps ruiné et son âme épuisée par tant d’épreuves se complurent dans la médiocrité et finirent par oublier d’exprimer un sentiment positif et joyeux. Toutefois, petit à petit il prit conscience de sa nouvelle situation et lentement quelque chose en lui commença à réagir.
Avant de quitter Darmin Toufik essaya d’être aimable avec tout le monde, même avec ceux qu’il classait dans la catégorie des méchants et qui lui firent du tort. Il remboursa toutes les dettes qu’il avait contractées auprès de ses collègues et des commerçants.
Ses camarades le saluèrent tous avec des yeux envieux et des paroles qui ne purent lui cacher à quel point ils souhaitaient être à sa place. C’est ainsi qu’il quitta Darmin vers Bakoura, tournant une autre page de sa vie pour commencer une autre qu’il espérait moins éprouvante.
(28-10- 2009
17:24:37)
[1] Bâtiment administratif.