L’acte autobiographique comme une nouvelle forme d’altérité chez Gide dans Si le grain ne meurt (Lehdahda Rachid)

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Introduction

   La recherche d'une permanence à travers la succession du temps constitue le fondement de toute réflexion sur le moi. Par conséquent, toute psychologie du moi a rapport avec l'introspection, dans la mesure où elle se règle sur un « intérieur » posé comme existant, comme fondement des relations avec le réel extérieur[1].

   En effet, tout le monde revendique naturellement sa propre appartenance à un contexte socioculturel bien déterminé et ne cesse de rechercher un équilibre entre les divers aspects de son moi et de son être. Les âmes sensibles cherchent à situer leur centre pour arriver à la réconciliation avec elles-mêmes. Toute résistance  ou entrave à cette quête sont intolérables. Et quand cela arrive il s'instaure alors une forme de résistance et de conflit avec la société  ou le milieu environnant qui refusent de  prendre en considération la singularité de la personne. Pour les âmes sensibles toute rationalisation excessive de la vie corrompt la nature humaine ; les explications trop rationalistes des choses ne peuvent suffire à tous expliquer et faire comprendre.

   L'être humain ne veut pas rester étranger à lui-même et à sa propre réalité. C'est pour cela qu'il éprouve la nécessité de rechercher en lui-même sa propre vérité. C'est l'occasion de se poser toutes sortes de questions : qui suis-je? Une chose qui pense. Qu'est-ce qu'une chose qui pense ? C'est-à-dire une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi et qui sent.

   Ainsi, la voix qui est ouverte mène sur les chemins de l'espace du dedans. La priorité est donc donnée à la conquête de l'espace intérieur d'où un retour sur soi qui s'impose comme refuge face aux digues et contraintes socioculturelles. Gide est de ceux qui maintiennent le primat de l'intimité mais sans pour autant que cela signifie une rupture totale avec le monde extérieur. Une logique double chez lui existe : l'identité construite sur la base de la complémentarité des perspectives de la présence au monde et de la présence à soi-même. Le récit autobiographique de Gide propose un espace scriptural où écrivain et lecteur évoluent de compagnie. Il prévoit précisément le rôle du lecteur. Il sent d'avance qu'il va bousculer et indisposer un lectorat peut disponible à lui pardonner certains écarts. C'est à la deuxième page que le narrateur interpelle directement le lecteur et scelle avec lui une sorte de contrat de lecture :

« Je sais de reste le tort que je me fait en racontant ceci et ce qui va suivre ; je pressens le parti qu'on en pourra tirer contre moi. Mais mon récit n'a raison d'être que véridique. Mettons que c'est par pénitence que je l'écris. »[2]

   Le récit devient comme une confession faite au lecteur et où est exprimé le moi dans toutes ses contradictions. Il se livre au lecteur dans ce que l'intime peut avoir de plus superficiel comme les menus habitudes mais aussi de plus caché et sensible comme les détails de la vie sexuelle. Si le grain ne meurt est un récit autobiographique d'André Gide où il montre au lecteur la façon dont le moi se constitue et se forme au fil des lignes. Gide semble écrire pour parler de lui et non pas comme témoin d'événements. Ce qui est important ce n'est pas l'accumulation des expériences et des aventures mais bien la constitution d'une personnalité qui ne cesse de revendiquer son originalité à travers une subjectivité pourvue d'une intériorité complexe vers un destin scellé d'avance. Dans La deuxième partie de Si le grain ne meurt nous trouvons exposée l'histoire de cette acceptation.

•1-   L'écriture de soi à la première personne

   L'écriture est comme une source génératrice de lumière. Elle  nous éclaire sur les zones d'ombre pour nous amener à prendre conscience de notre propre réalité. Par ses procédures d'attaque des différents angles, par le dégagement des dimensions insoupçonnées de notre perception la plus ordinaire comme de notre imagination la plus débridée elle met au jour des éléments qui nous seraient restés insoupçonnés sans son secours. L'écriture devient l'un des modes les plus appréciés pour nous apprendre l'expérience du monde en rapport avec notre corps. A ce niveau, l'imagination est constructive et créatrice puisqu'elle opère un trait d'union entre ce qui est réel et ce qui est imaginé.

   L'individu en mal d'être dans le monde qui constitue son univers d'interaction et en discordance avec les systèmes de valeurs qui le régissent va tenter d'approfondir, de justifier ou de combler par l'écriture le fossé qui le sépare de la société. Gide veut gagner la confiance du lecteur. Ainsi, l'autobiographie s'annonce comme un genre qui repose sur la confiance établie entre le lecteur et l'auteur[3] d'où la déclaration de Gide sur la véracité de son récit. Philippe Lejeune appelle « pacte autobiographique » cet engagement pris par le narrateur de dire la vérité sur sa propre vie. Gide affirme son intention d'être sincère, de refuser tout mensonge ou artifice. Ce pacte constitue dans les récits autobiographiques une sorte de rite d'ouverture, qui donne le ton de l'autobiographie. Il stipule l'identité entre le signataire du livre et le narrateur à la première personne. Cependant, cette sincérité ne suppose-t-elle pas une vision très personnelle des choses et des événements qui ne coïncide pas nécessairement avec la vérité objective des faits? En effet, dans l'autobiographie, le je n'est pas un autre mais c'est bien l'auteur qui dit « je ». Il s'engage à être sincère, non pas dans la vérité vrai, mais dans l'expression de sa propre vérité.

   Par ailleurs, l'autobiographie peut-être caractérisée comme une saisie logico-temporelle du moi. Elle suppose une reconstitution a posteriori du passé. Elle obéit à un ordre chronologique, trace des axes, donne des lignes directrice... L'objectif du narrateur n'est pas uniquement de raconter seulement les événements de sa vie mais il s'efforce de les ordonner, d'en trouver la logique secrète, de les rapporter à des causes. Il s'applique à nous montrer comment il est devenu ce qu'il est et se l'expliquer à lui-même ; la forme du récit lui sert à constituer sa propre histoire comme un processus linéaire.

•2-   Le moi et sa pluralité

   Un des horizons d'attente dans l'écriture autobiographique c'est la culpabilité. D'où cette volonté de Gide d'écrire par pénitence. Le narrateur  veut plonger dans ce chaos du moi autobiographique. C'est une forme d'ascétisme dans l'écriture gidienne qui se traduit par la dissolution du moi dans le récit ; une dissolution qui se fait aussi dans les autres. L'altérité chez Gide s'annonce tout d'abord comme un dialogue entre soi et cet autre qui est en soi. Mais il existe également une dissolution dans les opinions des autres ; c'est ce que Gide appelle « La disposition de son esprit à l'accueil » de toutes les opinons, même celles qui sont contradictoires aux siennes. Ici intervient la question de l'amitié. Cependant l'altérité reste intimement liée à la question de l'identité. La confession et la construction de soi sont les deux moyens par lesquels Gide veut se construire une identité. Il revisite certains ponts de son passé. Ainsi, confession et construction de soi sont liées ensemble.

   Dans la conception analytique freudienne, le moi garde des fonctions médiatrices, puisqu'il est « situé », dans les topiques, « entre » le ça et le surmoi[4]. Mais, et c'est là que porte la mutation, l'extériorité est à l'intérieur du sujet. L'inconscient, tel qu'il est  posé par Freud, introduit dans l'« autonomie » du sujet une série d'instances qui l'en dépossèdent : le sujet n'est plus face au monde ; seulement il est aussi face à lui-même. Du fait de cette dichotomie interne entre les instances qui forment le sujet, l'assurance subjective que les philosophes trouvent dans le moi est contestée ; son fondement en est mis en cause, déplacé dans un lieu multiple, qui se base fondamentalement sur des règles reçues de l'extérieur.

   Par ailleurs, pour Nietzsche le moi ne constitue qu'une construction et qu'une illusion. Selon lui le moi est une pluralité de forces quasi personnifiées. Comme un sujet contemple un objet qui lui est extérieur le moi contemple un monde extérieur qui l'influence et le détermine. C'est ce qui fait que le moi se transforme au contact de son environnement immédiat. Le moi est par conséquent subjectif puisqu'il intègre ce qui lui est proche et ce qui l'intéresse et met à l'arrière plan de son paysage tout ce qui le laisse indifférent. Sous l'unité apparente du moi il existe des unités hétérogènes telles que les instincts (le mouvement du cœur) et les pensées. Cependant, comme nous avons une certaine peine à intégrer dans une parfaite cohérence les fluctuations de ces unités hétérogènes (instincts, pensées, pulsions...) nous adoptons souvent une solution qui consiste à rejeter et à éloigner tout ce qui nuit à notre équilibre. C'est sans doute pour cette raison que Gide dans Si le grain ne meurt, d'entrée en matière dans la deuxième partie de son livre, nous explique la position qu'il adopte face à ces perturbations :

« Les faits dont je dois à présent le récit, les mouvements de mon cœur  et de ma pensée, je veux les présenter dans cette même lumière qui me les éclairait d'abord, et ne laisser point trop paraître le jugement que je portai sur eux par la suite. D'autant que ce jugement a plus d'une fois varié et que je regarde ma vie tour à tour d'un œil indulgent ou sévère suivant qu'il fait plus ou moins clair au-dedans de moi. »[5]

   Ainsi donc, l'unicité du moi n'est qu'illusoire quand bien même elle paraissait se réaliser dans la vie d'un être. Elle n'est que mirage, un état passager d'euphorie combien même il durerait tout le jour :

« Aux premières pâleurs de l'aube je me levai ; je courus, oui vraiment courus, en sandales, bien au-delà de Mustapha ; ne ressentant de ma nuit nulle fatigue, mais au contraire une allégresse, une sorte de légèreté de l'âme et de la chair, qui ne me quitta pas de tout le jour. »[6]

   Toutefois, si Nietzsche définit le moi comme une pluralité de forces de l'unification personnifiées, la psychanalyse présente le moi comme le fruit de l'unification progressive de pulsions multiples et contradictoires. Ainsi, pour elle, le sujet est un être divisé en instances multiples : le surmoi qui agit comme un censeur, le moi qui remplit la fonction de médiateur chargé de veiller sur les intérêts de la personne et le ça qui manifeste les tendances inconscientes refoulées. Mais, s'il est vrai que le moi est fondamentalement multiple comment peut-on le saisir par le langage quand il évolue dans le temps.

•3-   Le grand retour sur soi-même

   A cause de sa multiplicité le moi ne peut être dit ou décrit que par une figuration elle-même multiple, voire flexible et changeante au fil du récit. Cependant, une question s'impose : peut-on traduire fidèlement et avec authenticité des événements et des sensations qui remontent fort loin dans le temps et dans la mémoire ?

   La vie subjective de l'être est irréductible (nous le rappelons seulement) c'est pourquoi il est presque impossible de rendre fidèlement et avec authenticité l'histoire du moi ; surtout quand on pense qu'il existe une différence qualitative entre le moi (surtout dans ses fluctuations et mouvements intérieurs) et le langage. En effet, les signes du langage sont de nature discontinue alors que la vie intérieure de l'être paraît d'ordre continu  et qualitatif d'où l'impuissance du langage à traduire ce qui ne peut être stable. Par ailleurs, l'écriture de soi quand elle s'applique à rendre compte de tous les détails du vécu de l'être reste largement distanciée par des facteurs qui demeurent rétifs et insoumis à ses tentatives. Aussi reste-t-elle impuissante devant le caractère profondément hétérogène de la vie de la conscience[7]. Bien entendu, celle-ci demeure intermittente et constamment traversée par des humeurs et des pulsions qui l'affectent et donnent à chacun de ses moments une tonalité affective.

   Alors que le langage est purement linéaire la vie intérieure quant à elle est souvent confuse et simultanée. Les écritures du moi sont des textes où l'auteur envisage la quête de soi comme la condition de son propre salut :

« Les vraies autobiographies échapperaient à la rhétorique pour s'installer dans l'ontologie, et toute approche formaliste masquerait leur dimension spirituelle. »[8]

   La figuration[9] de soi s'illustre particulièrement dans la littérature. En s'écrivant Gide « copie » son  moi, le met en scène. A plusieurs reprises il nous confirme la fidélité dans la représentation de son moi. Toutefois, il suffit de lire son texte pour poser le problème de la sincérité ou de l'authenticité de son récit. Surtout quand nous comprenons que nous sommes en face de l'histoire du moi et des faits qui sont associés à son existence, « La présence vivante du moi à lui-même ». Au dehors de ce noyau s'étend un horizon vague, le réel, le « passé du moi ». Comment trouver un fondement subjectif qui soit permanent et inaltérable, mais qui supporte toutes les modifications émotives, affectives, du temps ? Comment assurer la continuité d'un moi présent et d'un moi passé, sans retomber dans les contradictions de la fluctuation incessante?

   En effet, en lisant Si le grain ne meurt on arrive à des moments où l'on se demande s'il est exact ou non que Gide a vécu tel ou tel événement :

« [...] Et quand je me retrouve dans mon lit, j'ai les idées toutes brouillées et je pense, avant de sombrer dans le sommeil, confusément : il y a la réalité et il y a les rêves, et puis il y a une seconde réalité.

La croyance indistincte, indéfinissable, à je ne sais quoi d'autre, à côté du réel, du quotidien, de l'avoué, m'habita durant nombre d'années ; et je ne suis pas sûr de n'en pas trouver en moi, encore aujourd'hui, quelques restes. »[10]

   Cela nous conduit à se méfier des infidélités de la mémoire de l'auteur qui se trouve contraint de reconstruire le souvenir sans pour autant exprimer l'intention d'avoir recours au mensonge. C'est ainsi que nous assistons à des moments d'hésitation où il doute de sa propre mémoire, de ses propres souvenirs ce qui l'amène par conséquent à donner des versions différentes entre lesquelles il hésite lui-même :

« Il est des souvenirs qu'il faut que j'accroche au passage, que je ne saurais sinon où placer. Comme je le disais déjà, je les situe moins aisément dans le temps que dans l'espace. »[11]

   De la figuration de soi Gide veut rendre compte de la nature ou de l'essence de son moi. Ainsi, dans le récit le sujet loin de sembler se reposer sur une vérité déjà établie nous fait découvrir que la vérité vraie est celle qui se construit dans l'exercice du discours, de la parole, du récit. Aussi, l'acte créateur du moi s'inscrit dans et à travers le discours. Dans le récit se dire c'est également s'inventer, se façonner au gré des événements et des circonstances. D'où une pluralité du moi, semble-t-il ; un moi constant dans l'espace immédiat mais inconstant dans le temps.

   La figuration de soi entraîne inévitablement des modifications de soi ; des modifications intentionnelles mais également passivement subies. L'auto-figuration du moi peut donner lieu à une expulsion de l'intime. La figuration de soi rompt la relation d'immédiateté du sujet avec lui-même en le divisant en un sujet observateur et un sujet observé. Ainsi, le moi témoin n'est pas identique au moi objet et plus le sujet écrit et s'analyse plus il creuse cette distance de soi à soi avec la perte de tout espoir de les voir un jour réunifiés. L'élément temps n'est pas étranger à cette distanciation entre ce qu'on peut appeler le moi autobiographique très présent dans la première partie de Si le grain ne meurt et le moi fictif qui prend possession de la seconde partie.

•4-   Vers une altérité constructive

   Ce n'est pas forcément un moi unifié que Gide a voulu mettre en exergue à travers son récit mais plutôt la multiplicité de ses aspects possibles et les ambiguïtés du je. Pour lui, l'identité passe par un antimaquillage, c'est-à-dire il n'essaie pas de se tromper sur son propre compte en se peignant tel qu'il n'est pas en réalité. Au contraire, il s'engage dans une entreprise d'antiséduction qui ne laisse aucune place à l'ambigüité. Nous ne pouvons que considérer avec intérêt cette entreprise qui tend à nous faire réfléchir sur nos ressemblances et sur nos différences avec les autres.

   L'écrivain demeure un être ordinaire mais curieux de découvrir l'essence des choses quand il se trouve devant une situation qu'il ne comprend pas. Il est également dépositaire d'un secret ou d'une énigme qu'il veut mettre au clair. Alors il écrit dans le but de comprendre, dans le but de connaître les autres et soi-même. Il peut réussir dans cette entreprise d'altérité mais seulement au terme de l'écriture, de la production de ses œuvres. Alors il peut voir clair en lui-même et en les autres.

   Il y a une propension Gidienne à l'éparpillement  et à l'absence de conclusion qui explique la difficulté de lire Si le grain ne meurt. Ceci est le reflet d'une position existentielle particulière du sujet Gidien. Gide ne se reconnaît pas une identité établie. Il fait en sorte pour que le lecteur le perçoive comme ayant une identité mouvante. L'écriture va essayer de tracer des contours à cette identité incertaine.  Gide doit son existence à l'œuvre d'art qui va lui permettre de trouver l'accord de tous les éléments divers de son moi, de toutes les polarités conflictuelles. C'est pour cela qu'il poursuit dans son livre ce projet de dégradation et de dissolution et de mortification. Il y a chez lui une volonté de déconstruire cet être complexe qui est en lui en vue de le restructurer et de le construire à nouveau. C'est en faite la construction de l'œuvre Gidienne qui est visée par la déconstruction de l'auteur ; l'auteur se déconstruit pour donner vie à son œuvre. D'où le titre Si le grain ne meurt. L'auteur meurt pour donner vie à son œuvre mais il vit aussi grâce à cette œuvre qui devient le seul lien qui relie l'écrivain à la terre.

   Le choix des événements remémorés n'est pas arbitraire dans le livre de Gide. En effet, son but n'est pas de redéployer le passé et de remonter le temps de l'écriture mais il va plutôt faire en sorte que les souvenirs retenus soient des souvenirs catalyseurs et qui vont jouer un rôle déterminant dans sa vocation littéraire. Ces souvenirs catalyseurs sont également liés à la crise existentielle de l'écrivain qui se trouve dans une situation de désarroi : une crise morale liée à une situation d'abattement contre laquelle il ne peut rien. Mais c'est également une crise spirituelle : amoureux de lui-même au début, il va se prendre à se détester. Il commence alors à mortifier son moi et à se dégrader à ses propres yeux. Il va essayer de se déprendre de lui-même dans le but d'arriver à forger un autre moi issu du premier qui est mortifié. Le rapport entre le moi comme instance individuelle et les déterminants de l'altérité chez Gide conduit à poser la question de « l'avenir du moi ». Le renforcement du moi passe par un retour sur soi et a pour but une meilleure accommodation de la vie quotidienne, si son but n'est pas un mieux-être.

   Si le grain ne meurt est en quelque sorte le roman de la contrariété, de l'opposition entre « le souhaité » et la prose plate des conditions réelles. En somme, il semble bien que le roman porte témoignage des préoccupations personnelles de son auteur. Le désenchantement naît des rapports avec les autres, mais, faut-il le noter ici, sans que cela fasse perdre tout espoir dans l'avenir, un avenir éclatant d'optimisme vers la quête d'une identité affermie et bien équilibrée.

Conclusion

   Dans sa vie tout être humain est confronté à un moment ou un autre à se poser la question ontologique[12] suivante : « Qui suis-je ». Chacun essaie d'y trouver des éléments de réponse selon ses aptitudes. L'homme de lettre par exemple dira : « j'existe par ce que j'écris, j'existe dans ce que j'écris en m'insérant dans ce que je produis. » C'est ainsi que l'acte d'écrire devient un moyen de définir sa propre identité[13] par un espace et un temps qui ne sont pas très étrangers à la réalité. Cependant, le narrateur, aussi constant soit-il dans son individualité garde en lui la présence d'une marque de l'espèce humaine. Le narrateur le dit explicitement :

« Mon éducation puritaine m'avait ainsi formé, donnait telle importance à certaines choses, que je ne concevais point que les questions qui m'agitaient ne passionnassent point l'humanité tout entière et chacun en particulier. »[14]

   Dans ce travaille nous avons tâché de démontrer que l'identité se trouve affermie par l'acte de l'écriture. D'où une certaine satisfaction dans le projet de vivre et de s'épanouir par l'acte d'écrire le monde depuis un certain point de vue. La conception de l'œuvre de Gide s'est faite dans une perspective de maturation, de construction d'un nouveau moi à travers tout un processus d'écriture et de remise en question. Le moi devient le centre d'expérience et générateur des valeurs personnelles. L'espace du dedans impose ses valeurs propres et tend vers l'acquisition d'une vérité en première personne que les valeurs universelles ne peuvent garantir. La littérature du moi est l'espace où à travers les expériences de l'auteur se profile la réalisation d'une personnalité originale, formée loin des conformités imposées par le rôle social.

   Ce n'est pas forcément un moi unifié que Gide a voulu mettre en exergue à travers son récit mais plutôt la multiplicité de ses aspects possibles et les ambiguïtés du je. Pour lui, l'identité passe par un antimaquillage, c'est-à-dire il n'essaie pas de se tromper sur son propre compte en se peignant tel qu'il n'est pas en réalité. Au contraire, il s'engage dans une entreprise d'antiséduction. Nous ne pouvons que considérer avec intérêt cette entreprise qui tend à nous faire réfléchir sur nos ressemblances et sur nos différences avec les autres.

   La quête du moi chez Gide ne repose pas uniquement sur ce qu'il fut, elle n'est pas basée sur ce qu'il était mais plutôt du moi tel qu'il est dans l'acte mémoratif de certains événements du passé. C'est le moi de l'ici et du maintenant qui est pris en compte dans cette quête. Ce qui passe pour être essentiel chez Gide, au-delà même de l'écriture de la vie dans sa création littéraire, c'est que la réalité et les expériences personnelles complexes de l'être puissent éclairer la condition humaine et l'aider à mieux vivre.

25-10-2009

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Bibliographie

  • - Costas Coralia, Si le grain ne meurt d'André Gide, Paris, Gallimard, coll.«Folio thèque», 2005, 224 p.
  • - Daco Pierre, Les prodigieuses victoires de la psychologie, éd. Marabout, Barcelone, 2005, 505p.
  • - Encyclopædia Universalis 2004.
  • - Freud Sgmund, Essais sur la théorie de la sexualité, éd. Gallimard, Pais, 1966, 188 p.
  • - Freud Sigmund, Essais de psychanalyse, éd: Petite bibliothèque Payot, Pais, 1980, 280 p.
  • - Gide André, Si le grain ne meurt, éd: Folio, Paris, 1955, 372p.
  • - Gusdorf George, Lignes de vie, t. I: les écritures du moi, Odile Jakob, 1990.
  • - Huisman Denis et André Verges, La connaissance, Tome II, Ed: Fernand Nathan, Paris, p: 328.
  • - Lejeune Philipe, Le pacte autobiographique, éd. Essais, Paris, 1996, 381 p.


 


[1] Encyclopædia Universalis 2004.

[2] Gide André, Si le grain ne meurt, éd.  Folio, Paris, 1955, p. 10.

[3] Pierre-Jean Dufief, Les écritures de l'intime de 1800 à 1914, éd. Bréal, Paris, 2001, p. 51.

[4] Encyclopædia Universalis 2004.

[5] Gide André, Si le grain ne meurt, éd : Folio, Paris, 1955, p : 283.

[6] Ibid. p : 344.

[7] Perception, connaissance plus ou moins claire que chacun peut avoir du monde extérieur et de soi-même. Prendre conscience, avoir conscience de quelque chose.

[8] George Gusdorf, Lignes de vie, t. I : les écritures du moi, Odile Jakob, 1990.

[9] L'étymologie du mot  figurer, fingere en latin qui signifie façonner, modeler. Mais d'autres significations peuvent être associées au mot : reproduire, donner forme...

[10] Gide André, Si le grain ne meurt, éd. Folio, Paris, 1955, p. 27.

[11] Ibid. p. 38.

[12] Du nom féminin singulier « Ontologie » qui veut dire : doctrine ou théorie de l'être.                      

[13]Caractère permanent et fondamental de quelqu'un, d'un groupe. Affirmer son identité. Crise d'identité.

- PSYCHOLOGIE

„h Identité sociale : sentiment ressenti par un individu d'appartenir à tel groupe social, et qui le porte à adopter certains comportements spécifiques.

„h Identité sexuelle : fait de se reconnaître et d'être reconnu comme appartenant à tel sexe.

[14] Gide André, Si le grain ne meurt, éd. Folio, Paris, 1955, p. 284.