Au fil des itinéraires Chapitre 2 : Les bons services ne sont pas toujours payants
Contrairement à ses prévisions Toufik n'attendit pas longtemps la réponse à sa demande de travail. En effet, vers la fin du mois d'Août il savait qu'il était recruté pour travailler à l'ORMVAS[1].
Deux jours après son arrivée dans la petite ville de Merdougha il fit une brève visite au directeur adjoint qui lui tint un discours des plus ennuyeux sur ses devoirs et ses obligations. Il devait d'après ses instructions travailler dans le Service d'Equipement Rural, précisément au bureau des Travaux d'Equipement Hydro-agricole.
Merdougha était une petite ville située à plus de neuf cents kilomètres au Sud-est de Saïfia. Tout y était différent : le climat, le paysage, les gens, la nourriture... Mais malgré cela Toufik était prêt à accepter sa nouvelle condition et à s'adapter à son nouvel environnement. Son zèle au travail n'avait d'égal que son envie de se surpasser pour prouver sa compétence. C'est seulement quelques mois plus tard qu'il comprit le sens des sourires narquois des autres fonctionnaires qui demeurèrent calmes et courtois pendant qu'il s'éreintait à l'ouvrage. Aucun d'eux n'essaya de le mettre en garde contre la sournoiserie de ses supérieurs qui l'encouragèrent tous à se surpasser pour donner, disaient-ils, le bon exemple aux autres.
Pendant sept mois tout allait bien quand il découvrit le détournement par l'un de ses supérieurs d'une livraison d'équipement destinée à l'Office. Il rédigea un rapport détaillé qu'il remit en main propre au directeur général. Une semaine plus tard on lui apprit qu'il était muté à une subdivision située à Darmin : région montagneuse enclavée et difficile d'accès. Ce désagréable revirement le surprit beaucoup et le poussa à chercher des éclaircissements auprès de son chef de Service qui lui expliqua qu'il n'en était pas responsable. Il s'adressa alors directement au directeur de l'Office mais celui-ci l'évita et ne voulut pas le recevoir. Sa secrétaire qui avait bien appris la leçon trouvait à chacune de ses visites un prétexte pour lui refuser l'accès à son bureau. Il fut à maintes reprises tenté de forcer sa porte mais il ne put jamais se résoudre à cette extrémité de peur de s'attirer quelques ennuis qui viendraient compliquer davantage la situation. Désespéré et la tête basse il rentra chez lui pour faire ses valises. Il eut l'impression de vivre un cauchemar tellement il avait le sentiment d'avoir été l'objet d'une cruelle injustice. Il s'en voulait de ne pas avoir eu assez de courage pour forcer la porte du directeur. Il avait grand besoin de comprendre les raisons de sa mutation qu'il considérait comme purement punitive. Cependant, ce dont il s'en voulait le plus c'était d'avoir été assez niais pour croire à l'honnêteté et à la droiture de ses supérieurs. Pourquoi l'envoyaient-ils travailler dans un coin perdu de la province alors qu'il faisait son travail très correctement ? Au café un collègue lui dit que c'était sans doute à cause d'une nouvelle stratégie de l'Office qui désirait opérer un nouveau déploiement de ses fonctionnaires pour obtenir un meilleur rendement. Mais il ne crut pas un seul mot de ce qu'il lui dit.
Avant de partir il alla saluer quelques-uns de ses collègues dans les yeux desquels il lit de la compassion ce qui raviva la peine qu'il ressentait déjà. De retour chez lui il passa une nuit des plus maussades.
Le lendemain il prit la route de bonne heure. Il fallait qu'il aille à la ville de Mesmour et de là emprunter d'autres moyens de transport pour traverser les montagnes de Timegra. Il devait faire cent cinquante kilomètres pour arriver à Darmin. Le dernier car qu'il emprunta pour faire les soixante-dix derniers kilomètres du trajet était dans un tel état de délabrement qu'il fit de son voyage une vraie torture. En tout il lui fallut onze heures pour parcourir les cent cinquante kilomètres, tellement l'état des routes et des moyens de transport était déplorable. Ce fut un long et désagréable voyage pendant lequel il souffrit énormément. Plus il s'éloignait et s'enfonçait dans des zones désertiques et enclavées entre les montagnes plus son cœur se serrait d'appréhension. Arrivé sur les lieux où il devait vivre et travailler pendant de longs mois il fut douloureusement choqué par l'aspect désertique et aride de la région. Son premier réflexe fut de rebrousser chemin sur le champ. Mais, même au bord du désespoir et des larmes il prit sur lui-même et décida de prendre son mal en patience. Il devait à tout prix tenir le coup.
Darmin qu'il imaginait être une petite ville n'était en réalité qu'un grand douar où la majorité des habitants ne comptait pour subsister que sur les récoltes des dattes et la culture de petites parcelles de terre. Les pâturages étant rares le bétail était modeste. Toutes les terres arables étaient situées entre deux montagnes. Elles bordaient une rivière longue de plusieurs centaines de kilomètres mais où ne coulait qu'un petit filet d'eau. Depuis une vingtaine d'années l'eau se raréfiait suite à de longues périodes de sécheresses. Heureusement pour cette population le sous-sol regorgeait d'eau. Une immense nappe phréatique constituait un inestimable réservoir d'eau. Le bureau régional de l'Office l'exploitait en vue de l'amélioration du niveau de vie des habitants de la région.
[1] Office Régional de Mise en Valeur Agricole du Sud.