Au fil des itinéraires
Avertissement
Ce texte est une fiction. Très peu d'événements qu'il brosse ont réellement eu lieu dans la réalité. Les noms des lieux comme ceux des personnages sont inventés. Toute ressemblance avec des personnes réelles, décédées ou encore en vie, ne peut qu'être le résultat d'un pur hasard.
Avant-propos
L'espace qui est essentiel dans tout récit confère dans Au fils des itinéraires une dimension grandement importante. L'expérience de l'espace peut ne pas se dissocier de celle vécue par beaucoup de personnes dans la réalité. Dans les expériences vécues par mes personnages il n'y a pas une des évocations pour laquelle je me sois contenté de la simple réalité. Chaque fois que je me saisisse d'une d'entre elles, je ne cesse que je ne l'aie remodelée en retravaillant inlassablement ses virtualités. Ainsi, ces expériences virtuelles impriment aux figures de mes personnages, à leurs gestes, à leur vécu des transformations qui sont de l'ordre de la création par l'imagination.
L'écriture constitue l'idéal outil qui permet de restituer sous une forme esthétique un réel recréé quand il n'est pas tout simplement créé. Bien entendu, c'est de la création littéraire qu'il s'agit. C'est à ce niveau que mon imagination intervient comme l'élément constitutif et créateur et non pas imitatif du réel. J'ai uniquement compté sur elle pour forger un ensemble d'éléments homogènes afin de rendre sous une forme esthétique un certains nombre de réalités vécues par mon héros Toufik. Dans mon récit il y a l'expérience du plaisir romanesque qui permet la transformation de notre monde par une imagination elle-même favorisée par une réflexion sur notre rapport sensible au monde et à notre expérience existentielle. L'écriture s'impose comme une aventure génératrice d'idées qui nous éclairent et nous amènent à prendre conscience de notre propre réalité.
Mon roman est une construction ; une sorte de mise en scène qui a besoin d'espace. Ce n'est donc pas un hasard s'il porte dans son titre le mot « itinéraire ». Mon histoire avait besoin d'un monde fictionnel où les précisions spatio-temporelles construisent la fiction d'un monde possible. Mais qu'est-ce qu'un monde possible ? C'est un monde réel mais tel qu'il est vu, compris, conçu, décrit et narré par moi-même. Ce monde est présenté comme la copie ou la variante du monde réel. Le monde fictif s'exhibe au lecteur comme une construction complexe où les figures caractéristiques de cette poétique sont tressées pour aboutir à un sens précis. Dans le concept « fiction » se mêlent deux idées : construction et invention. La fiction, dans son sens le plus large, est l'élaboration narrative susceptible de présenter comme des faits imaginaires et de faire comprendre des faits réels autrement inaccessibles à l'entendement des communs des mortels ; dans ce contexte l'espace narratif devient un espace qui met à nu, à travers les thématiques développées, à la fois le mal de vivre et les conflits des personnages. Par ailleurs, l'espace matériel dans le récit de fiction est un espace imaginaire. Il le demeure combien même les lieux de prédilections comme la rue ou la ville seraient parfaitement connus du lecteur. L'espace matériel dans le contexte narratif est toujours construit par l'écriture. Dans Au fils des itinéraires les indications spatiales assument un rôle clé dans la trame romanesque. Elles constituent des réseaux et autant de signes qui marquent l'espace. Elles se traduisent dans le roman par des avenues, des bâtisses, des murs, des reliefs... L'espace permet l'élaboration d'un itinéraire pour Toufik ; un itinéraire propice à la rencontre et à l'expérience. Les déplacements entrepris par le héros servent de déclencheurs de l'action, de changement de condition, de passage d'un état d'inaction au début du roman à un état de mouvement et d'évolution par des séparations, par des rencontres, des allers et retours... L'espace est tantôt situé brièvement tantôt décrit systématiquement, parfois à travers le point de vue du héros lui-même par l'adoption d'une description méthodique, parfois par une narration qui prend en charge des éléments descriptifs concernant le paysage, le cadre, le faisant parcourir et découvrir par le personnage comme dans la scène de l'arrivée à Bakoura. Il s'agit d'une description dynamique dont l'objectif est de narrativiser en quelque sorte la description de l'espace pour mieux mettre l'accent sur la solitude de Toufik. La rencontre du personnage avec des étrangers dans un nouvel espace inaugure un événement qui intègre son expérience de la vie. Pour lui l'expérience d'un nouvel espace où il est appelé à évoluer engage inévitablement des actions et par conséquent des événements puisque l'espace est un lieu temporel où s'engagent les découvertes, les déceptions, les bonnes et les mauvaises surprises...
La confrontation entre Toufik et l'espace donnera lieu à un « monde » qui constitue la matière première de la fiction ; un monde dans lequel vont se confronter les différents aspects de sa personnalité. Parallèlement, Les diverses composantes de l'espace, surtout les objets, leurs formes, leurs couleurs, leurs odeurs sont chargées de significations qui se rattachent aux caractéristiques et aux perceptions des personnages. Ainsi, le contact du personnage avec son espace et les objets qui le meublent nous donne l'impression qu'il évolue dans une réalité en mouvement. La poétique des objets dans Au fils des itinéraires résiderait dans leur puissance symbolique. La poétisation de la réalité dans le roman passe par la poétisation de l'espace dans lequel se déroule l'action. Cependant, la poétisation de l'espace ne peut se concevoir indépendamment de la poétisation de l'objet qui conçoit cet espace comme un ensemble de réalités susceptibles de dynamiser l'écriture par les charges symboliques qui leur sont culturellement attachés. C'est ainsi que dans le roman par exemple la fosse dans laquelle Toufik passe la nuit évoque l'issue qui attend toute personne accro à la drogue et la porte de fer de la chambre dans l'auberge évoque celle d'une prison ou d'une tombe... Toutefois, ces interprétations doivent toujours prendre en considération le point de vue du personnage qui par son état psychique détermine le sens qu'il faudra donner à ces symboles et dans quelle optique il faut envisager leur interprétation d'où une variabilité enrichissante. Le symbole peut présenter par l'outil de comparaison ou de métaphore une référence à une vie à laquelle le personnage aspire ; le figuier dans le jardin où Essi Badir reçoit Toufik renforce l'image paternelle du personnage et renvoie à une représentation du paradis. Le symbole peut également référer à une réalité vivante qui détient un pouvoir réel. Ce dernier est le plus marquant de tous.
Dans Au fils des itinéraires il y a un cycle de saison qui joue un rôle important dans la trame textuelle. Le récit commence pendant l'été dans une chaleur étouffante. Les traits décourageants dans beaucoup d'espaces évoqués dans le récit se présentent simultanément sous forme d'un enfer social et spatial. L'été comme l'automne ne sont pas seulement des saisons qui correspondent au déclin de la nature ; ils deviennent également la métaphore de ces époques arides pendant lesquelles sévissent la famine et les guerres impitoyables entre les hommes. L'ébauche de ces crises dans le roman se voit à travers les crises et les conflits qui surviennent entre les paysans pendant la sécheresse. L'action qui met en scène la querelle entre Toufik et Elhaj Attoulafi donne un exemple de ce genre de tensions.
Par ailleurs, les éléments de la nature comme le vent et la foudre se présentent comme des forces destructrices qui renforcent le sentiment d'insécurité et d'instabilité chez les personnages; ils constituent dans une autre optique une toile de fond à l'action et ajoute à la qualité du drame en cours. Comme c'est le cas dans la scène où Essi Badir enfant se trouve directement confronté aux éléments déchaînés de la nature dans la forêt pendant la saison de pluie.
Les personnages dans le roman représentent des êtres créés et présentés au lecteur pour qu'il prenne conscience de leur expérience qui peut ne pas être au fond unique mais tout de même chargée de sens. Toufik est un être qui possède une certaine autonomie, un espace privé et une forme d'intériorité. Il a sa vision personnelle du monde et des rapports sociaux ; il ne se saisit qu'à travers les difficultés imposées par le monde extérieur qu'il doit affronter et les personnes avec qui il doit bon gré mal gré composer. Théoriquement nous pouvons comparer cet extérieur à une jungle où il faut se battre, parfois tous les jours, pour gagner son quotidien et déjouer les intrigues des envieux et des malveillants. Toufik semble la plupart du temps mal à l'aise dans son contact avec l'espace ; la poétique du personnage peut être définie par l'ensemble des prises de position qu'il adopte et par lesquelles il veut aplanir les difficultés qui troublent sa quiétude. Les motifs récurrents qui structurent ses tendances et influencent ses agissements dans un sens ou dans un autre tendent tous vers un seul but : réparer ou remédier à des traumatismes qui lui rendent l'existence ennuyeuse. Son différend avec son administration en est un exemple.
Cependant, sa rencontre avec Samia semble lui donner l'occasion de conférer enfin un sens à sa vie et d'espérer trouver la quiétude dans un espace paisible. Parce que sa famille manque de liens affectifs très solides Toufik cherche une compensation dans la famille unie et affectueuse de Samia. Profitera-t-il de cette opportunité pour faire aboutir sa quête du bonheur ? C'est ce que je vous invite à découvrir. Bonne lecture !